Sa Majesté Emile Yomkil : « Il faut former les acteurs  pour qu’ils comprennent les enjeux de la décentralisation »

Sa Majesté Emile Yomkil : « Il faut former les acteurs pour qu’ils comprennent les enjeux de la décentralisation »

Monsieur Emile Yomkil, chef de 3ème degré du village Song-Ndong, dans l'arrondissement de Ngwei, département de la Sanaga -Maritime, Région du Littoral, professeur  de lycée d’enseignement général hors échelle, militant du RDPC, conseiller municipal et chargé de mission à la délégation départementale du Comité Central de la Sanaga Maritime estime la culture de la décentralisation et la formation sont des obstacles à la décentralisation effective telle que prévue par les lois et règlements nationaux.

Bonjour Sa Majesté, quel regard portez-vous sur la décentralisation?

Vous savez que si on devrait pouvoir définir la décentralisation, on dirait que c’est le transfert des compétences. Ce transfert doit s’accompagner d’un transfert des moyens car il n y a pas que les compétences qu’on doit transférer mais aussi les moyens au niveau des communes et bientôt au niveau des régions. Cela veut dire qu'avant, les pouvoirs étaient centralisés; c’était difficile, car il n y avait aucune proximité avec les populations et on envisageait à peine  la déconcentration. Alors même qu'Il faudrait plus de proximité avec les populations de la base.

Pour corriger cela, l'Acte constituant du 18 janvier 1996 contraint le pouvoir central à procéder au transfert au niveau des communes, au niveau des régions. L’idée est parfaite ! Sauf qu’il nous manque la culture de la décentralisation et je crois que tout commence par là. Ce manque de culture émane du centralisme à outrance ancré bien avant l'avènement de "l'Etat unitaire". Ce « Jacobisme » relève d'une approche qui tend à organiser le pouvoir de façon bureaucratique et centralisée et à le faire exercer par une élite de technocrates qui étendent leurs compétences à tous les échelons géographiques et à tous les domaines de la vie sociale. C'est ce qui a fait problème jusqu'ici.

La deuxième difficulté c’est le déficit de formation ; il faut former les acteurs  pour qu’ils comprennent les enjeux de la décentralisation, le bien-fondé de la décentralisation, comment s’y prendre, quels en sont les objectifs. C'est  un long chemin. Heureusement le nouveau Code général des collectivités territoriales décentralisées prévoit des séances de formation.

Le troisième problème en rapport avec la décentralisation,  c’est celui du transfert des  moyens. En tant que conseiller municipal, j’ai observé que les transferts opérés de l’Etat vers les collectivités territoriales décentralisées ne sont, en principe, pas accompagnés de moyens. Toutes choses qui remettent en cause l'autonomie financière. Il y a donc une inadéquation entre les compétences transférées et les moyens qui devraient être transférés alors que les deux devraient de paire et ne devraient en aucun cas être dissociés. Toutefois, les communes aujourd’hui doivent fonctionner comme des entreprises, c’est-à-dire qu’elles doivent créer de la richesse; il ne faut pas seulement attendre tout de l’Etat central. Mais pour ce faire, il faut créer des conditions pour que les communes puissent produire ces richesses. Ces conditions ne sont pas créées. A titre d’exemple, l’impôt libératoire; combien de personnes le payent dans la plus petite commune ? Très peu d'entreprenants  comprennent qu'une activité lucrative, quelle que soit la taille, doit payer des taxes que l’Etat prélève. Là également, il faut travailler cela au niveau de la sensibilisation, de la formation et de l’information afin que les gens comprennent que c’est ainsi  que cela doit fonctionner. Nous devons tous produire de la richesse pour que l’état la redistribue. C’est à ce niveau qu’il y a véritablement un problème, quoique les intentions soient bonnes. S'agissant de la Dotation de l'Etat aux collectivités territoriales décentralisées, l’état se propose de verser 15% du budget aux CTD. Maintenant, la conjoncture ne permet pas qu’on puisse reverser la quotité de 15% aux CTD mais plutôt 10%  et que l’Etat envisage le faire pour l’exercice 2021/2022. Les 15%  correspondant à environ cent millions de francs CFA (100.000 000FCFA).               

L’idéal serait que l’état puisse débloquer un milliard (1 000 000 000) de FCFA par commune pour des réalisations effectives. Il faut savoir que les communes ne se valent pas.  Et s’agissant des marchés publics, la répartition budgétaire devrait se faire en tenant compte des paramètres propres à chaque collectivité territoriale décentralisée et non de façon globale. Par exemple si nous réalisons un marché à Ndom et un autre à Edéa, ce ne sera plus la même portion qui sera exploitée compte tenu des disparités en termes du nombre d’habitants par commune. Autre exemple, on vote un budget pour une salle de classe à huit millions (8 000 000) FCFA ; c’est impensable que l’on puisse attribuer un budget d’égale mesure pour une salle de classe à Ndom et à Edéa, compte tenu des réalités qui animent chaque localité, les communes n’ayant pas les mêmes gabarits.

Il y a des communes de vingt cinq (25) conseillers proportionnellement à la population ; là également c’est un problème parce que le dernier recensement date de très longtemps  et il n y a pas de correspondance réelle entre les habitants d’aujourd’hui et ceux qu’on nous proposait il y a dix (10) ou  quinze (15) ans. Dans ce processus, il faut donc qu’on y aille lentement mais sûrement et surtout avec la volonté de véritablement décentraliser.

Qu'en est-il du jumelage entre communes?

Le jumelage peut se faire; cela est même souhaitable mais il faut d’abord que les communes se fassent ; il faut d’abord exister  parce que nous avons des communes très nouvelles. Avant, nous étions le Grand Arrondissement d’Édéa et ce dernier comportait Édéa I et Édéa II, la Dibamba et Ngwei. On l’ éclaté en quatre communes  et ces nouvelles communes  cherchent encore leurs marques.

Les jumelages supposent que chaque commune doive d'abord exister avant de pouvoir fusionner avec une autre. Je crois que le jumelage dans notre département  est nécessaire parce que nos communes se ressemblent, ont pratiquement les mêmes problèmes, les mêmes ressources et les mêmes potentialités. On gagne toujours dans la mutualisation, mais à terme; ce n’est pas quelque chose qu’on peut faire sur du long terme.

Comment les chefs traditionnels se préparent-ils à la régionalisation ?

Très belle question ! Elle mérite d’être posée. Nous nous posions la même question. Mais l'un des décrets pris par le chef de l'Etat le 2 septembre 2020 a tranché en ce qui concerne  les quotas. Le décret N°2020/526 du 02 septembre 2020 fixant le nombre de conseillers régionaux par département et par catégorie pris en application des dispositions  de la loi N° 2019/006 du 25 avril 2019. Le texte dispose qu'il y aura 15 délégués de département et 5 représentants du commandement traditionnel dans le département de la Sanaga Maritime.

Deuxièmement il a été avancé que seuls les chefs du premier et second degré devraient être représentés. Nous les chefs traditionnels de troisième degré) ne sommes pas d’accord .Pourquoi ? Parce qu’en fait c’est nous qui avons les territoires et les populations. Les chefs de cantons sont des chefs aériens qui n’ont pas une emprise directe sur les populations. Les populations c’est nous qui les avons, c’est nous que les populations connaissent, c’est nous qui communiquons avec les populations tous les jours et nous sommes les plus nombreux. nous sommes plus de la moitié, nous sommes les 3/5ème des chefs. S’il faut prendre seulement les 2/5ème, cela ne donne pas ; on aurat dû étendre jusqu’au troisième degré. Déjà, la Sanaga Maritime n’a qu’un seul chef. Alors il fallait bien qu’on puisse mixer entre les premier degré, second degré et troisième degré.

Y’a-t-il pas une plate-forme de discussion avec le ministre de l’Administration Territoriale ?

Avant de parler de plate-forme, ce que je peux vous dire c’est qu’il y a des amicales entre chefs au niveau des arrondissements ; c’est pas encore réussi au niveau départemental. Dans l’arrondissement de Ngwei il y a trois grands axes : l’axe Ndog- Njè’è c'est-à-dire ceux qui sont au niveau de Makondo et de Mandjap ; l’axe Yaabii Ndog-Besol qui sont un habitat ; l’axe Manga’a Ndokok. Nous entendons fédérer tous ces villages.

Il faudrait donc qu’on s’entende au niveau de la représentativité ; qui peut  aller faire quoi, quelles sont les compétences des uns et des autres, quels sont les critères ? C’est pourquoi dans la commune de Ngwei par exemple, Monsieur le maire doit connaître ses vingt-cinq conseillers, demander à chaque personne son CV ; connaître les compétences des uns et des autres pour savoir comment les utiliser. Il est question de savoir ce que chacun peut apporter. Le conseiller municipal d’aujourd’hui doit être un leveur d’obstacles, celui qui apporte non pas celui qui vient chercher. je vais vous dire une conviction ; à mon avis, les conseillers municipaux ne devraient pas être issus des partis politiques, c’est la communauté qui doit choisir les conseillers municipaux. La coloration politique n’est pas très importante; si je crée un groupe ici à Ngwei ce qui est important c’est la coloration sociologique.

Vous savez que celui-ci à des capacités pour nous représenter, il a de la compétence, il a de l’entregent, il a de la vision, on n’a pas besoin de savoir s’il appartient à un parti quelconque mais malheureusement ce sont les partis qui prévalent lorsqu’on veut un conseiller.

On doit avoir la crème au niveau des conseils municipaux, c’est-à-dire des gens qui mangent à leur faim, qui ne viennent pas pour liquider les choses et attendre juste le perdiem y afférent mais qui peuvent même apporter leur contribution pour faire avancer les choses. Malheureusement ce n’est pas encore le cas.

Revenons à l’homme, qui est il ?

Je m’appelle Yomkil. je peux remonter jusqu’à Ngog-Lituba quand je me présente dans le cadre de ma lignée, dans le cadre traditionnel, je n’ai pas de prénom. Mais comme j’ai fais l’école occidentale je m’appelle Yomkil Emile. Je suis du village Song-Ndong qui est à quelques encablures d’Edéa, de la grande famille Manga’a-Ndokok. Je suis un fils de Song-Ndong, de père Biyong Lazare et de mère Ngo Yomkil Lydie tous deux décédés  et je porte le nom de mon grand-père maternel.

J’ai fais les études primaires, secondaires et universitaires  avec tout ce que cela peut supposer comme diplômes équivalent. Mais sur le plan universitaire, j’ai fais des études de lettres, option lettre bilingue. J’ai enseigné le français et l’anglais ; mais j’ai une maitrise en langue française, j’ai le diplôme de l’Ecole Normale Supérieure. Je suis entré à l’Ecole Normale en 1990. Je suis un professeur  de lycée d’enseignement général hors échelle ; aujourd’hui  même je suis un professeur émérite de lycée hors échelle, je suis chevalier des Palmes Académiques, je suis chevalier de l’ordre national; je suis un militant du RDPC et pour le moment je suis président de l’association mais j’occupe un poste très important. Vous savez dans le RDPC il y a ce qu’on appelle la délégation départementale du Comité Central et les délégations régionales. Au niveau de la délégation départementale du Comité Central, je suis le chargé de mission, donc j’ai un poste hyper important dans la Sanaga maritime.

J’ai enseigné mais j’ai aussi occupé des postes ; j’ai été tour à tour animateur pédagogique, inspecteur provincial pédagogique et délégué départemental d’enseignement technique et de la formation professionnelle, délégué départemental de l’Enseignement secondaire.

J’ai fini comme délégué national des Enseignements secondaires et c’est en 2016 que j'ai été admis à faire valoir mes droits à la retraite. Aujourd’hui, je suis un professeur émérite comme je l’ai dit, hors échelle; je suis un chef traditionnel, je suis conseiller municipal, chargé de mission du RDPC, je suis un peu agriculteur, un formateur à ses heures perdues. Je suis également marié.

Je dois revenir un peu en arrière ; mon grand-père de qui je tiens la chefferie a épousé  douze femmes. C’est une chefferie dynastique, La chefferie de Song-Ndong existe depuis le XVIIIème siècle et c’est ma grande mère qui était la reine mère ; donc voilà autant de chose qui m’ont prédestiné à devenir chef. Mais moi, compte tenu de ce que je suis un moderniste, je n’ai qu’une seule femme. Bien qu'un chef traditionnel soit destiné à avoir plusieurs femmes. Je suis chef traditionnel mais le fait que j’ai été à l’école occidentale m’empêche de faire un certain nombre de choses. J’ai une foi personnelle et individuelle, bien étant issu d'une famille protestante ; Je suis nyambéiste. Le nyambéisme c’est le déisme bantoue c'est-à-dire nous croyons en Dieu ; dans nyambèisme il y a nyambè qui signifie Dieu  mais au niveau des intermédiaires il y a une différence. Les chrétiens passent  par Jésus ; les musulmans passent par Mohamed, moi je passe par les ancêtres. Pour le nombre d’enfants, la tradition ne me permet pas de le révéler.

Vous dites œuvrer pour le développement local, qu’est-ce que vous faites concrètement ?

Je vais commencer par vous dire qu’avant de devenir conseiller municipal, j’ai créé des associations notamment la Jeunesse fraternelle de Song-Ndong où j’étais secrétaire général, le club des élites de Song-Ndong où j’étais chargé de la communication. Et notre préoccupation principale portait sur l'éducation scolaire de notre jeunesse. C’est ainsi que pendant cinq ans, nous avons produit tout à nos écoliers, nos élèves. Pendant cinq années les parents n’ont acheté ni cahiers ni livres ni crayon, encore moins des tenues scolaires. Nous avons tout fournis à nos enfants pour qu’ils fréquentent dans de bonnes conditions. Nous avons d’abord été attentifs à ce niveau-là.

Je n’ai pas eu à être intéressé seulement par l’arrondissement de Ngwei au plan de l’Education de base et des Enseignements secondaires. Aujourd’hui,  s’il y a des établissements, au moins trente-cinq porte nos griffes. La création de ces structures repose sur deux possibilités. Soit la communauté en fait la demande, soit  nous-mêmes nous voyons après étude, les besoins ; et quand cela se fait on vient dans la commune et on leur demande de proposer  une parcelle de terrain pour construire l’établissement. Aujourd’hui retraité et conseiller municipal, je sais exactement ce que j’ai à faire. Chaque conseiller municipal est un petit maire à son niveau.  Les questions de développement nous concerne au premier chef: c’est nous qui devons collecter les besoins de développement et les amener au niveau de la hiérarchie ; c’est nous qui devons défendre ces besoins là-bas pour qu’on puisse les admettre ; nous devons nous occuper de nos populations. Dans le cadre par exemple de la Covid19, moi en tant que chef j’ai été obligé de faire sans attendre des dons de sceaux-robinets, des dons de cache-nez. Et les fonds venaient bien évidemment de moi, c’était à titre personnel.

Propos recueillis par Emilienne N. Soue & Marius Nguimbous

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